samedi 26 avril 2008

Question de morale ?


Évoquant, dans une émission de télévision, l’inflation des matières premières alimentaires, Dominique Strauss-Kahn a déclaré, à juste titre, que "[d]ans un ensemble de pays, notamment africains, cela va entraîner des désordres sur le plan économique, mais aussi des souffrances du point de vue des individus considérables, puisque cela va déséquilibrer une des bases de l'alimentation dans ces pays".

Comme le rapporteur spécial des Nations unies pour le droit à l’alimentation, le Suisse Jean Ziegler, qui avait qualifié la production massive de biocarburants de «crime contre l’humanité», le président du FMI affirme à son tour que cela «pose un vrai problème moral».

C’est heureux que d’aussi hautes institutions internationales prennent conscience du problème mais il n’est pas sûr que ce soit suffisant. En effet, comment ne pas s’inquiéter de l’ingénuité avec laquelle les raisonnements des deux entités aboutissent à accuser d’immoralité les productions de biocarburants faites à partir de cultures pouvant alternativement être destinées à l’alimentation ? Est-ce plus moral de continuer à extraire et à utiliser une énergie fossile ? Est-ce plus moral de ne rien faire pour lutter contre la désertification ? De ne pas développer une politique internationale visant à encourager les cultures vivrières intégrées à des actions de protection de la biodiversité ? De ne pas avoir de dispositifs internationaux pouvant contrôler les prix des denrées primordiales ?

Le problème est pourtant plus global que ne le portent à croire les propos de DSK. Plusieurs aspects en vrac : scientifique, économique et politique au moins. En effet le problème dont nous voyons aujourd’hui les symptômes n’est pas celui simplement de l’inflation sur les produits convoités par la production de biocarburants mais aussi celui de la raréfaction des terres arables dans un contexte de recherches visant à remplacer l’utilisation du pétrole et à diminuer la pollution en général et les rejets en CO2 en particulier.

Ce qui est immoral, c’est de ne pas partager les ressources de manière équitable, c’est d’alimenter les haines des uns contre les autres, c’est la corruption, le crime, la concurrence sans équité… que sais-je encore ?


L’évaluation des biocarburants de première génération ne doit pas être faite à l’aune de normes morales, mais selon leur efficacité. L’expérience menée jusqu’ici revêt au moins un aspect positif : celui d’avoir préparé le chemin, la voie aux biocarburants nouveaux, produits à partir exclusivement de déchets ou issus de cultures participant à la lutte contre la désertification et à la protection de la diversité des espèces.

L’enjeu n’est pas, à proprement parler, moral mais économique, humanitaire et écologique, et il dépasse le simple abandon des biocarburants issus de productions pouvant entrer dans la consommation humaine.

L’inflation actuelle des denrées alimentaires doit au moins autant à d’autres paramètres économiques tels que le prix du carburant, la conjoncture économique actuelle, la sous-production européenne due à de mauvaises prévisions et à des terres laissées en jachère, etc. qu’à la simple explosion de la demande des producteurs de biocarburants.

Certes les biocarburants tels qu’ils sont produits aujourd’hui sont immoraux au sens où ils ne peuvent être généralisés puisqu’ils rentrent en concurrence avec l’agriculture traditionnelle. Mais ils le sont aussi puisqu’ils augmentent la pression sur les forêts. Ainsi, loin d’influer sur le prix du sucre, la production de bioéthanol au Brésil conduit à une déforestation importante et à une réduction drastique des espèces végétales et animales au profit d’une monoculture. Cependant, si l’on garde la même perspective, beaucoup d’autres de nos habitudes de pays privilégiés ne sauraient devenir celles de tous les humains sur la planète sous peine de très toucher le fond des ressources en énergie ou d’augmenter encore plus brutalement les températures et le niveau de la mer. Le mode de vie occidental est à bien des égards complètement immoral.

Si le FMI entend faire la chasse à l’immoral, il aura fort à faire. S’il entend influer sur les politiques énergétiques des grandes puissances, il faut croire qu’il faudra plus qu’un argument moral (scientifique, économique par exemple) pour créer les conditions d’un véritable progrès. S’il souhaite réduire l’impact du ralentissement économique mondial sur les pays et les populations les plus fragilisées, le chantier demande la coordination de plusieurs actions qui outrepassent les prérogatives de l’institution internationale.

En définitive, nous pouvons souhaiter que, contrairement à ce que laisse espérer, par exemple, la mauvaise santé chronique de l’ONU, de tels enjeux rendent évidente la nécessité d’une collaboration équitable et solidaire de tous les pays.

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